Je pensais être un extraterreste, j’étais juste anxieux

Je m’appelle Marc. J’ai la cinquantaine, je suis né français, je suis devenu canadien, et pendant la majeure partie de ma vie, j’ai cru savoir qui j’étais.

Je me croyais timide. Froid. Individualiste. Pas du tout sociable. Je n’ai jamais été salarié, j’ai toujours eu ma propre entreprise ou travaillé à mon compte. J’ai toujours eu de la difficulté à me connecter aux autres et à me faire des amis. J’ai toujours préféré les sports individuels, la course à pied surtout, plutôt que les sports d’équipe. J’ai toujours cru que les choix que je faisais dans ma vie, en particulier professionnels, étaient le fruit de mes décisions, de ma personnalité et de ma nature. Quelle erreur!

Il m’a fallu des décennies, et un effondrement complet, pour comprendre que presque rien de tout cela n’était un choix. C’était l’anxiété, et en particulier l’anxiété sociale, qui tirait les ficelles en coulisses, depuis toujours.

Tout commence dans l’enfance

J’ai grandi dans une famille profondément dysfonctionnelle. Mes parents se disputaient sans cesse. L’adultère était fréquent. Occupés à gérer leur mauvaise relation, ils étaient émotionnellement absents, incapables de montrer de l’affection. Mon père ne s’intéressait pas à moi parce que je ne partageais pas son monde : la chasse, le foot, et une certaine idée de la place des hommes et des femmes dans la société. Quand il a définitivement compris que je ne serai jamais le fils idéal, il a rejeté son attention sur ma sœur, et m’a complètement ignoré. Ma mère était dépressive et suicidaire. Elle a fait des tentatives de suicide, dont une par surdose de barbituriques. Cette nuit là a marqué le début de mon anxiété de santé. Pendant toute mon enfance, je vérifiais qu’elle respirait encore quand elle faisait une sieste. Impossible de ne pas souffrir de choc post-traumatique après tant d’années de vigilance.

Quand j’avais dix-huit ans, elle a reçu un diagnostic de leucémie aiguë. Quelques mois plus tard, alors que la maladie était en phase terminale, elle a choisi de partir selon ses termes.

À la maison, j’étais invisible au mieux, une déception au pire. Mais l’école n’était pas un refuge non plus. J’avais les cheveux blancs, j’étais très pâle, et très maigre. Les autres enfants m’appelaient l’albinos. J’étais harcelé. Je n’étais jamais invité aux fêtes d’anniversaire, les fameuses boums. Je ne me sentais à ma place nulle part mais curieusement je n’en souffrais pas. Je me suis laissé absorber par les études, la science, l’aquariophilie, la cosmologie, plein de domaines qui captivaient mon esprit et m’accaparaient. Qui a être vu comme un enfant un peu particulier, autant l’être réellement. Je suis devenu un nerd très bon à l’école, mais très seul.

Je me sentais comme un extraterrestre. Les autres étaient différents, et fonctionnaient d’une façon qui était pour moi un mystère. Les règles sociales et interpersonnelles me semblaient incompréhensibles. Et pour cause, personne ne me les avaient apprises.

Je ne le savais pas encore, mais mon système nerveux apprenait des leçons qu’il porterait toute sa vie. Que le monde était dangereux. Que les gens partent ou vous repoussent. Que quelque chose allait toujours mal tourner. Que j’étais déficient. Que j’étais un monstre, incapable de ressentir de l’affection ou de l’empathie.

Peu après avoir perdu ma mère, j’ai développé une anxiété chronique liée à la santé. À trente-cinq ans, on a découvert une tumeur dans mon abdomen, de la taille d’une orange. Le spécialiste était formel, vu la taille, ça ne pouvait être qu’un cancer. Il me donnait deux ans maximum, c’était un cancer rare, sans traitement autre que la chirurgie. J’ai subi une opération lourde, qui a permis d’analyser la tumeur et de découvrir qu’elle était bénigne. Mais la peur intense de la maladie qui vivait déjà en moi a trouvé un nouveau territoire à occuper, et elle n’est jamais vraiment repartie. Je suis resté avec la peur des examens médicaux et des médecins, jusqu’à craindre qu’une radio chez le dentiste ne révèle une tumeur dans la bouche.

Le Burnout

En 2021, tout s’est effondré. Plusieurs événements ont déclenché une crise d’anxiété d’une intensité que je n’avais jamais connue. J’ai vécu deux suicides dans ma famille en peu de temps. L’approche de la cinquantaine et la réalisation qu’il me restait vingt ans avant d’en avoir 70 m’ont complètement déprimés. Enfin, pendant de longs mois, mon système nerveux a été mis à rude épreuve quand j’ai décidé d’investir dans la cryptomonnaie, pour au final perdre beaucoup. Enfin, une alerte de santé a détruit le peu de résilience qu’il me restait et le bruit de fond qu’était mon anxiété est devenu un rugissement. Je décris plus en détail cette période dans mon article « À la recherche du sauveur : mon médecin de famille« .

En 2022, je ne fonctionnais plus. Ce que je vivais n’était plus de l’anxiété au sens ordinaire du terme. C’était une terreur constante et implacable, un état de panique injustifié et incontrôlable. J’avais l’impression, plusieurs heures par jour, d’être dans un avion qui s’écrase. Au fil du temps, une dépression, logique, s’est ajoutée. Puis l’anhédonie a suivi, qui se traduisait par l’incapacité de ressentir quoi que ce soit de positif, le manque de désir et d’envie. j’étais juste une coquille vide, et je restais des heures immobile, incapable de trouver la moindre motivation pour quoi que ce soit. Mon niveau d’énergie a chuté fortement. Je n’étais même pas capable de rester assis sur une chaise devant mon écran d’ordinateur. C’était un véritable trouble anxieux généralisé.

Ce que j’ai compris

Travailler sur tout cela avec un thérapeute a fait quelque chose que je n’attendais pas. Non seulement il m’a aidé à gérer la crise ma vie, mais il m’a permit de voir ma vie sous un angle différemment.

La timidité était de l’anxiété sociale. La froideur était un détachement appris dans un foyer où la proximité n’avait jamais été sûre. L’individualisme était de l’autoprotection. Les choix de carrière, les sports, le petit cercle de relations : l’anxiété avait silencieusement pris des décisions à ma place pendant quarante ans, et j’avais appelé ça ma personnalité.

J’avais toujours su que quelque chose clochait. Je pensais que c’était mes gènes, un défaut fondamental dans ma construction. Ce que j’ai découvert, c’est que mon comportement était le fruit de mon système de pensée, façonné dans une enfance chaotique et douloureuse, et dénuée des apprentissages dont sont responsables les parents : sécurité, affection, communication, écoute. Ce système a été affiné par une succession de traumatismes : distance émotionnelle, humiliation, harcèlement, rejet… Mais ce système n’était pas qui j’étais. C’était juste ce que j’avais appris. Et ce qui s’apprend peut se désapprendre.

Ma crise d’anxiété a duré des années, avec des hauts et des bas. Certains jours étaient normaux, d’autres se déroulaient au fond du lit, ou sur un canapé. J’appelais les bons jours les jours bleus, et les autres les jours rouges. Petit à petit, j’ai compris des choses, j’ai appris des techniques, je me suis formé, et j’ai sorti la tête de l’eau. Le combat n’est pas gagné. Je n’ai pas eu de crises depuis deux ans, mais je sens que certains matins, des sensations familières refont surface. J’ai maintenant les outils pour les repérer et les désactiver, mais je sais que je ne suis pas à l’abri d’une vraie rechute.

Je ne suis ni un professionnel de la santé mentale, ni un exemple à suivre

Tout ce que je partage ici vient de mon expérience et de mes lectures personnelles. Ce n’est pas un avis médical. Ce n’est pas un substitut à un accompagnement professionnel. Si vous souffrez, consultez un thérapeute ou un médecin. Ce blog est un complément à ce travail, pas un remplacement. C’est aussi un moyen de vous dire, vous n’êtes pas seul, tout n’est pas perdu, et les beaux jours reviendront.

Je suis toujours dans le bruit. Mon cerveau est toujours hyperactif, toujours prompt à s’alarmer, toujours convaincu de temps en temps que quelque chose va vraiment mal alors que tout va bien. On ne change pas de vieilles habitudes mentales aussi vite. Mais j’ai juste appris, lentement et imparfaitement, à ne plus les laisser me diriger. Je suis devenu un observateur de mon activité mentale, au lieu de fusionner avec elle.

Je ne suis pas thérapeute, je ne suis pas psychiatre, ni médecin, ni chercheur.

Je n’ai aucune qualification en santé mentale, si ce n’est d’avoir vécu de l’intérieur un épisode d’anxiété généralisé, de l’avoir étudié de manière obsessionnelle. J’en suis sorti plus fort, mieux armé, mais pas invincible. Je n’ai pas réponse à tout, et je n’offre aucune garantie que ce qui m’a aidé vous aidera aussi.

Je suis juste quelqu’un qui est passé par l’enfer et qui en est revenu avec des notes. Je veux vous les partager.

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