À la recherche du sauveur : mon médecin de famille (1/4)

Ma crise d’anxiété généralisée a commencé en octobre 2021, mais j’ai eu pendant l’été des signes avant coureurs de la tempête qui se préparait.

Les premiers signes

Plusieurs événements ont précédé cette descente infernale, comme des petites secousses annonciatrices d’un séisme majeur. Des décès dans la famille et l’approche de la cinquantaine, avec la perspective d’avoir 70 ans dans 20 ans, ont commencé à saper des digues de résistance et à activer des ruminations centrées sur la mort et la fin de vie.

Je vois des morts partout

J’ai commencé à voir apparaître des pensées dérangeantes. Dans la rue, je me disais que tous les passants que je croisais seraient morts dans 100 ans. Je voyais leur visage se rider, vieillir, puis se putréfier. Je marchais sous le soleil de juillet, et tous ceux que je croisais, jeunes comme adultes, se décomposaient devant moi. Leur visage se ridait, puis fondait comme de la cire molle. Mon délire ne s’arrêtait pas au monde des vivants. Les objets inanimés commençaient eux aussi à devenir angoissants. Je me disais qu’ils seraient encore là après ma mort, et que ces petits récipients en plastique Tupperware dans le dernier tiroir de mon meuble de cuisine seraient encore là longtemps, et qu’on les retrouverait à la même place et dans le même était quand on viendrait faire les cartons après mon décès. Je commençais à penser à mon corps, à mes ongles que je coupais, et qui étaient une partie de mon corps. Ces petits morceaux de moi finissaient dans la cuvette des toilettes ou dans la poubelle. Cette pensée me mettait mal à l’aise.

Le toboggan de la vie

L’automne est arrivé. Ces pensées se sont calmées, mais j’ai réalisé que j’étais devenu plus sombre, plus stressé. Plus rien ne m’intéressait, je ne voyais rien de positif devant moi. Mon quotidien était répétitif, j’avais l’impression que j’avais vécu la partie la plus excitante de ma vie, et que le reste serait une lente déchéance. J’avais fini de grimper à l’échelle du toboggan de la vie, et c’était maintenant une glissade douloureuse jusqu’à la fin.

Du répit dans les Rocheuses

Je suis quand même parti deux semaines en vacances avec des amis pour visiter les Rocheuses canadiennes. Comme toujours, les vacances m’ont fait du bien. Mon esprit et mon corps étaient tellement occupés que je n’avais pas le temps de m’apitoyer sur ma crise existentielle. Répondre à la question « quoi faire du temps qui me reste » pouvait attendre mon retour. La nature, et surtout les montagnes majestueuses, ont le don de mettre les choses en perspective et de calmer l’esprit. C’est l’une des « connexions perdues » dont parle Johann Hari dans son livre éponyme, alors qu’il escalade le Mont Tunnel près de Banff, dans les Rocheuses canadiennes. Un endroit que j’ai moi-même escaladé lors de ce même voyage.

Le Mont Rundle depuis le Mont Tunnel

J’ai commencé pendant mon séjour à ressentir des douleurs dans le bas ventre, une vieille connaissance. Dès que ça se crispe, dès que ça crampe, j’imagine une tumeur qui fait doucement son nid. Merci, chère hypochondrie.

De retour chez moi, j’ai pris rendez vous avec mon médecin pour en discuter.

La pression cryptographique

Côté finances personnelles, j’étais également sous pression. Depuis des années j’investissais en crypto, sans grand succès, mais ces dernières semaines avaient vu le bitcoin s’envoler et battre des records. La totalité de mes investissements, en bictoin et en cryptomonnaies alternatives avait presque atteint 100000$, et je me voyais déjà acheter un appartement avec cet apport.

La bulle a explosé. Mes rêves avec. Je n’ai pas vendu à temps, et en quelques jours le cours s’est effondré. La valeur de mes actifs avait chuté à 10 000 $ et j’ai dû me résigner à tout vendre pour sauver ce qui restait, pour obtenir au final une somme inférieure à mon investissement de départ. J’ai commencé à devenir extrêmement critique envers moi même.

« Quel imbécile!! J’aurais dû vendre plus tôt, j’aurai dû sécuriser mes gains avec des stop-loss!»

Je me comparais aux autres, et j’étais consterné que des gamins sur Twitter s’en sortent mieux que moi. La vérité était que je n’aurais pas dû vendre à perte, et que si j’avais tout gardé, j’aurais eu plusieurs centaines de milliers de dollars, quelques années plus tard.

« je suis nul, c’était ma dernière chance d’avoir une vie normale d’adulte avec une voiture, un appartement! »

Ces reproches tournaient en boucle dans ma tête. Sans m’en rendre compte, je sapais petit à petit mes défenses mentales et j’arrivais tout doucement à un point de rupture. Le stress financier, ma tumeur imaginaire et mon auto-flagellation ne faisaient qu’empirer une anxiété qui se nourrissait d’elle même. Je jetais de l’huile sur le feu en permanence, sans m’en rendre compte.

Avec le recul, et mon expérience acquise après des mois de thérapie, je suis capable de repérer toutes mes réactions qui ont empiré la situation. Certains événements extérieurs étaient inévitables, mais mon attitude et mes pensées ont précipité une crise que j’aurais pu étouffer à l’état de flammèches.

J’ai commencé à sentir que je perdais le contrôle, que j’étais terrifié à l’idée que mon mal de ventre était un cancer. Je passais mon temps à chercher sur Google des raisons d’espérer, mais elles ne suffisaient pas. Je les remettais en cause et mon appétit de réponse n’était satisfait que quand je dénichais les preuves d’une maladie forcément grave. Je passais de la réassurance à la panique, de la panique à la réassurance, en boucle.

Mon médecin de famille à la rescousse

Je connais mon médecin de famille depuis dix ans. C’est une belle femme d’une quarantaine d’année, énergique et charismatique, toujours de bonne humeur, le genre de médecin qui essaie de te remonter le moral dès que tu rentres dans son cabinet. Elle prend son temps, s’intéresse et veut aider. Elle me connaît bien, et a l’habitude de me voir débarquer stressé et déprimé. J’ai toujours eu un faible pour les femmes médecins et psychanalystes. Elles me rassurent et me mettent à l’aise. Ma mère était distante et peu affectueuse, alors je suppose que je recherche inconsciemment la proximité de femmes rassurantes et attentionnées, et je m’attends à ces qualités de la part du personnel soignant.

Elle m’a effectivement rassuré, mais elle a tout de même fait une requête pour une coloscopie, car j’approchais de la cinquantaine et c’était le protocole. La justification était logique, mais je lui demandai quand même si elle avait des raisons de penser que j’avais quelque chose. Ma question :

«As-tu senti quelque chose lors de la palpation?»

Pour m’aider en attendant le rendez vous, les délais étant de plusieurs mois dans ces temps covidiens, elle me prescrit des antidépresseurs. C’est toujours à double tranchant quand on vous donne une prescription pour des antidépresseurs. D’un côté on est heureux d’avoir accès à une solution éventuelle, et satisfait que le médecin prenne le problème au sérieux. Après tout, on va chez le médecin pour recevoir un traitement, et si on ressort sans prescription, on se demande toujours si ce toubib sait vraiment ce qu’il fait. Mais de l’autre côté, on a la confirmation que le problème est effectivement sérieux. La prescription d’un antidépresseur nous fait basculer dans le monde des malades.

Je suis donc ressorti avec mon statut de malade mental, et j’ai commencé à prendre mes doses. Malheureusement, l’un des principaux effets secondaires quand on les commence des antidépresseurs est une augmentation de l’anxiété, ce qui n’a fait qu’empirer mon état. Je n’ai pas eu la patience ni la force d’attendre que ça passe et que les médicaments agissent, éventuellement.

Je suis retourné la voir. On a testé d’autres molécules. C’était absolument irrationnel. En quelques semaines j’ai testé cinq ou six molécules différentes sans laisser le temps requis pour vérifier leur efficacité. Rétrospectivement, cette valse des médicaments me semble être complètement délirante. En parallèle, elle m’a prescrit de l’Ativan, une benzodiazépine, en me recommendant d’en prendre quand j’avais une attaque de panique ou une crise aiguë d’anxiété.

Au besoin.

Je lui ai fait part de mes réticences. Je connais les benzodiazépines. Je sais exactement leurs dangers et leurs limites. Mais elle a essayé de me rassurer en me disant que c’était une dose de bébé. J’ai aussi eu droit également à des antipsychotiques, qui ont eu le mérite de m’assommer et de me faire dormir.

Au début, je n’ai pas touché aux benzos. J’ai passé les jours suivants à essayer de tenir en attendant le rendez vous pour la coloscopie, en novembre. Je prenais mes médicaments, mais je passais mes journées complètement anxieux, à imaginer qu’une tumeur grossissait en moi. Je pouvais presque la sentir, la visualiser. J’étais complètement paralysé par cette pensée, incapable le plus souvent de la mettre de côté. Quand j’étais calme, il suffisait d’une contraction dans le ventre pour relancer la machine à peur. J’étais hypervigilant. Chaque sensation corporelle était amplifiée et accolée à un diagnostic grave. Occasionnellement, j’ai commencé à prendre un Ativan par-ci, par-là, uniquement quand je n’en pouvais plus.

Coloscopie : non coupable

Le rendez vous est finalement arrivé et évidemment tout était ok. La coloscopie n’a rien montré. Mon anxiété a disparu et tout est redevenu normal. Mais une semaine plus tard, j’ai recommencé à sentir des bouffées d’angoisse me submerger au réveil. Je n’avais plus de point d’ancrage. Mon anxiété n’était plus focalisée sur un sujet bien précis. Mais évidemment, mon cerveau avait besoin d’une cause. Il a décidé cette fois que j’étais en train de devenir fou ou qu’il y avait quelque chose de grave qui se passait dans ma boîte crânienne. La terreur que je ressentais ne pouvait pas être provoquée par quelque chose de bénin. C’était tellement intense que la seule cause possible était quelque chose de sérieux. J’ai commencé à éplucher le DSM5, le livre de diagnostic des maladies mentales, et j’ai décidé que j’étais bipolaire. Puis borderline. Puis irrémédiablement dépressif majeur.

Je me souviens d’être allé à la réception de la clinique, plaidant ma cause.

« S’il vous plaît, donnez moi un rendez vous, c’est une urgence ».

« s’il vous plaît, pouvez-vous me faire passer tout de suite? ».

Je n’arrive pas à croire aujourd’hui à quel point j’étais égoïste, convaincu que je méritais d’être vu avant tout le monde dans la salle d’attente parce que ma souffrance mentale était intolérable. J’ai donné à la réceptionniste tous les détails que j’avais pu trouver pour justifier une consultation urgente, et pourtant j’ai parlé à voix basse, honteux, ne voulant pas que quelqu’un d’autre dans la pièce ne m’entende. Je me souviens d’une réceptionniste attentionnée qui a pris de mes nouvelles plusieurs fois pendant l’attente, s’assurant que je n’allais pas partir avant d’être vu.

Les visites à la clinique se sont multipliées et mon médecin m’a finalement dit qu’elle ne pouvait pas être celle vers qui je me tournais à chaque crise. J’avais besoin d’un thérapeute ou d’un psychiatre, quelqu’un de mieux équipé pour ça. À part me prescrire des antidépresseurs ou me dire de prendre des benzodiazépines, ses options étaient limitées. Elle a donc envoyé une requête pour un psychiatre.

Elle m’a recontacté quelques jours plus tard pour me dire qu’elle en avait trouvé un et m’a donné son numéro de téléphone.

Le magicien des pilules

J’ai appelé. Sa secrétaire m’a dit que j’avais de la chance de l’avoir comme psychiatre. Il était connu pour trouver le bon traitement rapidement, et qu’il était surnommé le « magicien des pilules ». L’espoir est revenu, et j’étais impatient de le rencontrer.

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