Je n’avais jamais rencontré de psychiatre avant, je ne savais donc pas à quoi m’attendre. Mais quand la secrétaire m’a dit au téléphone que j’avais de la chance d’avoir un rendez-vous avec le magicien des pilules, je me suis mis à croire au miracle. En tout cas au début. L’anxiété pousse à se raccrocher à toutes les branches, car elle conditionne le cerveau à trouver une solution, et vite. Ce magicien était ma branche du moment, et j’étais impatient de le rencontrer.
Le jour du rendez-vous, je me suis retrouvé dans la salle d’attente d’un centre local de services communautaires, un organisme de soins géré par l’état. Assis sur une chaise de salle d’attente médicale, j’observais les affiches sur les murs autour de moi.
Vous entendez des voix ? Contactez-nous au …
Ligne d’écoute suicide. Appel anonyme et gratuit.
J’étais seul dans la salle d’attente, assis sur une chaise en plastique, face à l’entrée, avec en arrière plan les ascenseurs.
À ma gauche, un long couloir avec des portes identiques qui, selon toute vraisemblance, ouvrait sur des salles de rendez-vous, elles aussi identiques.
J’attendais.
Je voyais régulièrement les portes de l’ascenseur s’ouvrir. Quelques employés sortaient ou entraient. Parfois des patients. Tous semblaient au bout du rouleau, certains avaient l’air en crise, en manque de drogue, ou complètement défoncés. Belle ambiance.
J’étais chez les fous. Assis sur ma chaise, je réalisais que j’étais devenu un malade mental. Je me disais qu’il restait beaucoup de travail à faire, qu’une salle d’attente de psychiatre ne devrait pas être anxiogène ou déprimante. Tout était fait pour me mettre mal à l’aise : la couleur de la moquette, les affiches sur les murs, les plantes vertes en plastique, le long couloir, et les employés du centre qui semblaient aussi déprimés que ses usagers.
Finalement, une porte s’ouvrit et le magicien appela mon nom.
C’était un homme normal, cinquantaine, plutôt avenant, léger sourire, regard franc et direct.
Je lui ai raconté mon histoire, mon parcours médicamenteux. Il m’a rapidement mis une étiquette : trouble anxieux généralisé. Puis il m’a prescrit un nouvel antidépresseur et un antipsychotique. Le fait que j’étais sous benzodiazépines ne le dérangeait pas, il a d’ailleurs renouvelé la prescription.
Je n’avais pas le sentiment d’être expédié. Il prenait son temps, posait des questions, et j’avais le sentiment qu’il voulait vraiment aider. Mais ses solutions passaient toutes par l’ingestion de pilules diverses et variées. Il proposait de tester tout ça et de se revoir dans trois semaines pour faire le point et ajuster.
Il me laissa son adresse courriel, ce que je trouvai plutôt rassurant et suffisamment rare pour être souligné. Il l’a sûrement regretté par la suite, devant le nombre de messages qu’il a reçu de ma part lors des crises.
Je sortis de là mentalement neutre. Ni optimiste, ni pessimiste. Ni terrifié, ni léger. Juste soulagé. Sortir de chez moi était devenu une épreuve. Me retrouver dans des salles d’attente en était une autre. Je n’avais rien à perdre à essayer d’autres molécules, mais je n’attendais pas de soulagement immédiat.
Évidemment, les nouveaux médicaments n’ont rien résolu. Les antipsychotiques m’ont assommé, je dormais mieux mais j’avais du mal à me réveiller le matin et je restais comateux une partie de la journée. J’ai ressenti les effets secondaires de l’activation du nouvel antidépresseur pendant quelques jours, mais rien de grave. Je n’ai pas vu de changement notable de mon état mental.
J’ai passé les mois suivants à le rencontrer tous les trois semaines environ. On a testé plusieurs molécules, comme le prégabalin, un anticonvulsif supposé avoir un effet anxiolytique sans les problèmes de dépendance des benzodiazépines. J’ai pris ma première dose un dimanche matin et me suis retrouvé très rapidement dans un état de panique, recroquevillé sur mon canapé. Je lui envoyai un courriel, il me répondit d’arrêter d’en prendre sans même chercher à me convaincre que mon état n’était pas lié au médicament, mais à mon ressenti. Chaque effet secondaire d’un nouveau médicament, même minime, était toujours décortiqué et analysé, et mon hypervigilance ne faisait qu’empirer la situation. J’étais mon pire ennemi.
Au fil du temps, j’ai perdu espoir. Je testais plein de choses, mais rien ne semblait avoir un effet probant, et me rendre à mes rendez-vous avec mon psychiatre était devenu une épreuve à part entière. J’étais incapable de prendre les transports en commun, j’y allais donc à pied, et les 30 minutes de marche étaient un calvaire. Voir d’autres humains heureux et insouciants m’était devenu insupportable. Pourquoi étaient-ils si facilement heureux ? Qu’est-ce qui clochait chez moi ?
Mon psychiatre n’était pas un magicien des pilules. Ou alors mon cas était trop sévère, j’étais irrécupérable, et même ses super pouvoirs ne suffisaient pas. Si lui a échoué, personne ne pouvait réussir.
Lors d’un rendez-vous, quelques jours plus tard, et devant mon air découragé, il me regarda plein d’assurance et m’affirma : finalement, on sait ce qui marche pour vous, c’est l’Ativan. C’est votre molécule !
Je le regardai dépité. Après tous ces essais, toutes ces capsules, comprimés et gélules avalés, mon magicien des pilules me disait sans honte que je ne pouvais être aidé que par une des classes de médicaments les plus addictives.
Je suis sorti découragé, décidé à ne plus le revoir, mais j’y suis quand même retourné quelques semaines plus tard car je n’avais pas d’autres choix. Il était ma seule bouée, le seul humain qui semblait intéressé par mon cas, le seul qui m’écoutait. Mes recherches pour trouver un thérapeute ne donnaient rien, les listes d’attente en cette époque covidienne étaient pleines. Il n’était pas parfait, il n’était pas magicien, mais je n’avais que lui.
Au fil des mois suivants, mon état finit par s’améliorer petit à petit. Il n’y était pour rien. Je devais ce mieux à une multitude de petites choses que j’avais mis en place dans ma vie et qui commençaient à porter leurs fruits : voir des humains, sortir, agir, vivre, voyager, malgré tout.
Les consultations avec mon psychiatre s’espacèrent donc très logiquement. Nos rencontres n’étaient plus des gestions de crise. Elles ressemblaient de plus en plus à des discussions informelles entre amis.
Il montrait de plus en plus d’intérêt pour ma vie sentimentale, ma libido, et posait beaucoup de questions sur mon fonctionnement au quotidien. Je réalisai alors que le trajet et l’épreuve de la salle d’attente n’en valaient plus la peine. J’avais d’autres bouées à ma disposition. Je n’avais plus besoin de lui comme avant. Je décidai donc de mettre un terme à notre collaboration.
Lors de notre ultime rendez-vous, le magicien des pilules me dit que faire du sport serait une bonne idée, car ça aide à réduire l’anxiété. Six mois de suivi pour ça…
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Searching for Someone to Fix Me – My Psychiatrist (2/4)

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