J’ai toujours eu des difficultés avec les psys. Je n’ai jamais douter qu’en consulter un me ferait du bien, même avant mon épisode d’anxiété généralisée, mais l’idée de raconter mes états d’âme et mon enfance à un étranger me semblait une perte de temps monumentale. Quand on est persuadé qu’on est fait comme ça, qu’on est timide, asociale, insensible, indifférent et différent, il est difficile de croire :
1- qu’on puisse être compris
2- qu’on puisse être réparé.
J’avais déjà consulté, sur de petites périodes, et à des occasions bien précises. Le but était surtout de m’aider à traverser certaines périodes difficiles, comme l’apparition de mes acouphènes après mon opération par exemple.
Quand je me suis retrouvé paralysé par l’anxiété, incapable la plupart des jours de sortir de mon lit, de mon canapé ou de chez moi, j’ai vite compris que consulter ne serait pas une mauvaise idée. Pas spécialement pour être réparé (c’était selon moi impossible), mais surtout pour avoir une écoute et une présence. Je voulais soulager mes proches, et payer quelqu’un pour recevoir à leur place le récit répétitif de mes terreurs.
J’ai contacté directement la dernière thérapeute que j’avais consultée quelques années auparavant, mais elle n’avait plus de disponibilités et m’a ajouté à la liste d’attente. La covid était passée par là, et le confinement avait poussé beaucoup de gens dans les fauteuils des thérapeutes.
Quelques semaines plus tard je l’ai à nouveau contactée, au bout du rouleau. Inquiète pour moi, elle a proposé de discuter au téléphone. À l’issue de notre conversation, elle a offert de m’aider à trouver un thérapeute. Elle m’envoya rapidement les coordonnées d’une collègue, spécialiste en trauma.
Elle était au seuil de prendre sa retraite mais a tout de même accepté de me prendre comme patient. Elle habitait loin de chez moi, et ne pouvait me proposer que des consultations en visio. Tant mieux, je ne pouvais pas bouger de toute façon.
Chaque semaine, nous avons discuté, le mercredi après-midi, pendant une heure. À aucun moment je ne me suis senti proche d’elle. La connexion ne s’est jamais vraiment faite. Elle m’écoutait, la tête légèrement penchée, et je lui parlais de mon enfance, de ma vie, de mes journées. Je n’ai pas beaucoup de souvenirs précis de nos échanges. Il n’y avait pas vraiment de moments décisifs. Une consultation avec un psy est supposée déboucher parfois sur des moments d’épiphanie. Des moments de clarté où tout devient limpide. « Mais c’est bien sûr! »
Rien de tout cela avec elle. Son visage était impassible, elle ne rebondissait sur rien, ne faisait aucun lien, ne m’expliquait rien. Je payais finalement pour avoir une soupape et le sentiment de faire ce qu’il faut, d’être en contrôle.
Parfois je sortais de mon lit 5 minutes avant le début de la consultation. Je ne me lavais pas les dents, je passais un t-shirt et un caleçon, et cliquais sur le bouton appel de Skype. Elle utilisait Skype. Ça m’a toujours paru extrêmement daté.
Je lui ai souvent fait part de ma peur d’avoir été piégé par la prescription de benzos, et que mon anxiété venait en partie d’un syndrome de sevrage à l’Ativan. Mais elle était catégorique, ça ne venait pas de là. Les médicaments selon elle étaient très utiles, et dans mon cas indispensables. Il était impossible qu’ils me mettent dans un état pareil.
Un jour, devant ma détresse et son incapacité à me soulager, elle proposa un exercice de méditation. Je fermais les yeux, et pendant 15 minutes elle me donna les instructions. À ce moment-là, je me demandai si elle savait vraiment ce qu’elle faisait.
Pas une seule fois elle ne me parut brillante. Peut-être qu’elle s’ennuyait tout simplement, et qu’elle pensait à sa retraite prochaine. Elle s’imaginait à Capri, sur une chaise longue, buvant son expresso. Au lieu de cela elle avait devant elle un anxieux dépressif pas très excitant.
Parfois je voyais son chat passer derrière elle dans le couloir. Elle avait un chien aussi, un petit Yorkshire, ou quelque chose comme ça.
Un jour, excédée par le manque de résultat, elle me dit :
« Marc, je ne comprends pas pourquoi vous êtes aussi oisif. »
Sa remarque me blessa profondément. Elle ne comprenait pas à quel point l’anxiété peut être paralysante. J’en déduisis qu’elle n’avait jamais partagé ma condition, et qu’elle n’était pas la mieux placée pour m’aider, ni me faire la leçon.
Mais je n’avais qu’elle. Je ne pouvais donc pas la répudier, mais le mal était fait. Le peu de confiance que j’avais en elle venait de s’évaporer.
Quelques semaines plus tard, réalisant que nous faisions du sur place, elle me demanda si je pouvais me déplacer pour la rencontrer chez elle. Elle m’expliqua qu’une consultation en tête à tête est beaucoup plus efficace. Elle avait raison, mais je pensais tout de même qu’elle cherchait un moyen de se débarrasser de moi car j’avais déjà dit que je ne ferais pas une heure de bus pour aller chez elle.
Ce fut le point de rupture. Nous en parlâmes ouvertement, et la conclusion fut que nous étions incompatibles, qu’elle ne pouvait plus m’aider, et que continuer ensemble n’apporterait rien de plus.
C’est à ce moment-là qu’elle devint vraiment utile pour moi et décisive, car elle me trouva un remplaçant. Quelques jours plus tard elle m’envoya le numéro de téléphone d’un autre thérapeute, un homme cette fois. J’avais toujours pensé que ça ne fonctionnerait pas avec un homme, que je ne pouvais être aidé que par une thérapeute femme. Mais encore une fois, je n’avais pas le choix. Les thérapeutes disponibles étaient une espèce rare.
Celui-ci pouvait recevoir à son cabinet, qui en plus était à 10 minutes de chez moi à vélo.
On était début mai, et un jour bleu où j’avais trouvé la force de sortir, je lui passais un coup de fil alors que j’étais assis sur une chaise longue au milieu des lilas du jardin botanique de Montréal. Il me rappela quelques minutes plus tard, et nous prîmes rendez-vous.
Je l’ignorais encore, mais cette rencontre serait l’une des plus importantes de ma vie. Cet homme allait m’aider à décoder la matrice et à me sortir de mon anxiété généralisée.

Laisser un commentaire